L’open source, contributeur d’un numérique plus soutenable

Pour faire suite à la table ronde « L’Open Source, contributeur essentiel au GreenIT» à laquelle je participais durant l’évènement Open Source Expérience, voici couchées par écrit diverses réflexions sur la contribution de l’open source à un numérique plus soutenable. Ces réflexions sont personnelles et n'engagent pas la mission interministérielle Green Tech ou la DINUM. Je remercie Bastien Guerry et toute la communauté Techologie pour leurs apports à ce texte.

Avant d’être un militant du logiciel libre, Richard Stallman fut confronté au mauvais fonctionnement d’une imprimante. En tant que développeur-hacker, il chercha à résoudre le problème en cherchant le bug dans le code source du logiciel pilote de l’imprimante. Aucun code intelligible n’était disponible. Il chercha à se procurer le code source mais ne reçut que des refus. Stallman fut alors victime de l’obsolescence de son imprimante induite par un logiciel pilote.

Au cours des années 1960, bien avant le mouvement du logiciel libre, est apparu le concept de « technologie appropriée » qui désigne « une technologie conçue avec une considération particulière pour les aspects environnementaux, culturels, sociaux et économiques de la communauté à laquelle elle est destinée ». Ivan Illich, penseur de l'écologie politique et critique de la société industrielle disait dans son essai « La convivialité » en 1972 que « l’outil simple, pauvre, transparent est un humble serviteur ; l’outil élaboré, complexe, secret est un maître arrogant ». Cette description est valable pour le logiciel open source et le logiciel propriétaire. Aujourd’hui, le concept de « Low Tech » désigne finalement la même chose : des solutions durables, sobres, robustes, maintenues et réparables. Très souvent documentées.

Le principal enjeu de la réduction de l’empreinte environnementale du numérique est d’allonger le plus possible la durée de vie des équipements numériques. L’open source et plus précisément le logiciel libre peuvent contribuer à un numérique plus soutenable. Le code source des logiciels est disponible donc il est critiquable, évolutif sinon menant à une nouvelle « branche » (fork), pour allonger la durée de la maintenance et réduire l’obsolescence induite par le logiciel sur le matériel.

Un exemple ? Agnès Crépet et ses collègues chez Fairphone travaillent à réduire les effets de l’obsolescence programmée d’Android pour faire durer les téléphones de 5 à 7 ans au lieu de 2 ans seulement en moyenne.

Et si on appliquait à l’open source les 5 R du mouvement zéro déchet ?

  • Refuser les solutions propriétaires
  • Réduire les dépendances, cultiver l’indépendance
  • Réemployer, c’est toute la logique du déploiement d’instances des logiciels libres.
  • Recycler pour créer un tout autre produit avec des briques open source
  • Rendre à la terre, ici dans le sens produire des communs numériques, ouvrir les codes et les données.

Dans le Référentiel général d'écoconception de service numérique, proposé par la Dinum, le Ministère de la Transition écologique, l’Ademe et l’Institut du Numérique Responsable, de nombreux critères visent la réduction de l’obsolescence des terminaux, et l’open source fait partie de la solution :

  • Le service numérique est-il utilisable sur des terminaux datant de 5 ans minimum ?
  • Le service numérique garantit-il la mise à disposition de mises à jour correctives pendant toute la durée de vie prévue des équipements et des logiciels liés au service ?
  • Le service numérique a-t-il été conçu avec des technologies standards plutôt que des technologies propriétaires ou spécifiques à une plateforme ou à un système d’exploitation ?

Tout n’est évidemment pas rose dans l’open source et le logiciel libre. Les GAFAM ont bien compris l’intérêt de l'open source : leur propre intérêt. Par exemple, Facebook a imposé React, son framework javascript frontend. Idem pour Google, avec Kubernetes, son orchestrateur de conteneurs et de déploiement. Ces deux technologies verrouillent le marché et il est aujourd’hui difficile de s’en extirper. React ou bien Kubernetes sont parfois utilisés par défaut alors que leur pertinence n’est pas toujours en adéquation avec le besoin.

Les logiciels libres sont très présents dans les infrastructures réseaux, serveurs et services numériques. Cependant, côté terminaux utilisateurs, ils ne se sont pas imposés face aux mastodontes des logiciels propriétaires. Depuis deux décennies, des enseignants militants ont fait entrer les logiciels libres dans les écoles pour notamment montrer qu’un vieil ordinateur sous GNU/Linux marche mieux que lorsqu’il était propulsé par un système d’exploitation propriétaire.

L’accessibilité et les différents handicaps ne sont pas systématiquement pris en compte dans le développement en général et a fortiori dans le monde open source. Il y a forcément un manque de connaissance et surtout un manque de moyen. De plus, beaucoup de projets libres se développant de façon organique, il est difficile d’intégrer des sujets de fond en cours de route. Le pôle Design de service numérique de la Dinum est en train de contribuer au re-design et à l’amélioration de l’accessibilité de Framadate, un des logiciels libres emblématiques proposés par Framasoft.

Plusieurs questions restent en suspens. Comment faire converger les luttes entre l’ouverture des codes sources et des données et la réduction des impacts environnementaux du numérique ? La Boite à outils numérique écoresponsable publiée par la mission interministérielle Green Tech comporte des logiciels libres et open source principalement sur la mesure des impacts environnementaux : d’une pages web (Green IT Analysis…), d’une navigation Internet (Carbonalyser), du code côté serveur (CodeCarbon), de la supervision (Scaphandre) ou l’évaluation consommation du cloud (Cloud Carbon Footprint).

L’ouverture des données des impacts environnementaux du numérique est également cruciale. On attend beaucoup des résultats du projet NegaOctet, attendus d’ici fin 2021.

Quant à l’open source appliqué au matériel, l’open hardware, le sujet est balbutiant et confronté à d’énormes défis face aux monopoles et aux brevets. L’ouverture des matériels passera peut-être par de la low-tech, par le choix d’une technologie appropriée, peut-être d’une relocalisation (européenne ?) de la production.

Après des années de combat des militants libristes dans les administrations, dans les collectivités, dans l’enseignement supérieur ou dans l’éducation nationale, bref, sur le terrain, le gouvernement soutient le mouvement de manière inédite avec un plan d’action logiciels libres et communs numériques. Selon un libriste dans le documentaire « La bataille du Libre » , les 3 domaines qui doivent être libérés des brevets et devenir des communs sont : les médicaments et les vaccins, les semences (voir le très intéressant entretien sur Framablog « Contre les GAFAM du légume » sur la convergence des luttes entre libristes et semences paysannes) et les… logiciels.

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